Calme d’apparence, en bouillonnement constant. Frédéric Séguin, 29 ans, est né et habite à Montréal depuis toujours. Son projet photographique est orienté vers le journalisme. Sensibiliser autrui sur des causes qui l’intéressent, voilà ce qui l’anime. Il commence sa formation à Polytechnique, alors qu’il étudiait en génie logiciel.  

Son caractère autodidacte et sa quête d’apprentissage le mènent à fréquenter les salles de concert, pièces obscures où obtenir un rendu de qualité est souvent une épreuve pour qui souhaite maîtriser la technique photographique.

© Elliott Katane

 « J’étais dans un club de photographie à ce moment-là. Je savais déjà me servir d’un appareil mais j’ai commencé à pratiquer plus souvent. Je shootais des concerts de metal. C’est très formateur car les conditions sont difficiles : la lumière est mauvaise, la foule te bouscule dans les ‘moshpits’. De plus, tu n’as généralement pas un bon boîtier ou la lentille à grande ouverture à tes débuts. Tu dois te débrouiller pour avoir des photos convenables, avec un équipement cheap, dans un environnement difficile : sacré défi ! Et pour couronner le tout, il arrive que tu n’aies qu’un court créneau pour shooter, comme l’équivalent de trois chansons. »

Frédéric Séguin préconise une approche plutôt instinctive pour découvrir la photographie. Faire ce que l’on aime sur l’instant, et évoluer à mesure que les goûts changent.

« Un excellent moyen de se former consiste à essayer différents styles de photo. Sans nécessairement tout essayer, je suggère d’approcher les genres en fonction de ses affinités. Par exemple, bien que ce ne soit ni mon style ni ce que je veux faire, j’aimerais beaucoup expérimenter la photo de studio. Cela m’intéresse d’apprendre de nouvelles choses. Je découvre alors ce qui me plait.

Par exemple, dit-il, j’ai toujours aimé voyager, mais mon séjour d’un an à Prague m’a réellement ouvert les yeux en terme de découverte. Etre en Europe signifie la facilité de voyager partout alentour. J’ai dû faire une vingtaine de pays du continent. Et je suis allé en Egypte pour 150 pièces aller-retour… c’est une ouverture sur le monde. A l’époque, j’étais passionné de photos de paysage et d’architecture.

Puis, en rentrant de Prague en 2011, je me suis inscrit à HEC. Je passais un bac en affaires internationales. Pendant ce temps-là, j’ai suivi le cours de Jacques Nadeau en photographie de presse. C’est un personnage ; une sommité dans son domaine.

Quand j’ai fini HEC, j’ai démarré un petit organisme qui s’appelle Shoot to Help, qui est fermé depuis. L’idée : collaborer avec des ONG pour faire des photoreportages, montrer ce qu’il se passe en humanitaire et en développement international, inspirer les gens pour soit passer des messages, soit sensibiliser. »

 

Frédéric Séguin réalise alors que c’est dans les visages des gens que l’histoire et l’émotion se révèlent. Il se met à shooter plus de portraits lors de ses voyages. Il se rend notamment au Népal. Il couvre l’atmosphère de la vie quotidienne locale, deux ans après le tremblement de terre dévastateur que le pays a subi. En émerge alors un livre photo : Réplique.

© Frédéric Séguin

« Prendre les gens en photos est un exercice très difficile, souvent relié à la confiance en soi. Est-ce que je leur demande l’autorisation avant de les photographier ? Cela dépend aussi de la situation. En reportage et en voyage, mettons que si les réfugiés arrivent sur les plages, tu ne vas pas demander, tu shootes directement.

Si l’environnement est plus tranquille, je vais leur poser la question. J’aime donner aux gens l’opportunité de refuser. La personne comprend ce qu’il se passe et que tu vas prendre une photo. Si elle exprime son refus, tu arrêtes. Si elle continue à regarder, alors tu continues à shooter. Une énergie peut possiblement se dégager, c’est intéressant à observer…  C’est plutôt comme ça que je procède.

Cela peut s’apparenter à une démarche journalistique. Toutefois je ne sais pas si je veux nécessairement « informer ». Il y a déjà des personnes qui sont excellentes dans le rôle d’informateurs. Ce n’est pas celui que je me suis donné.  C’était peut-être mon intention de départ mais je pense que « sensibiliser » est important. Pousser les gens à ouvrir les yeux et à développer une certaine empathie. A s’informer, à se rapprocher, à s’intéresser…

Je souhaite montrer un autre aspect des choses. Concernant les réfugiés par exemple, je mets l’accent sur le fait que ce sont aussi des êtres humains, afin que les gens se mettent un peu à leur place. »

Le photographe a choisi le noir et blanc pour servir son propos : « je trouve que ce procédé transporte mieux l’émotion, qui devient le centre de l’attention. Je ne dis pas que la couleur n’est pas importante. C’est une couche d’information très pertinente pour les journaux par exemple, pour montrer une situation réaliste dans toute son ampleur. Mais je ne pense pas qu’elle aide à faire réagir les gens sur l’émotion. C’est pourquoi je m’en départis.

© Frédéric Séguin
© Frédéric Séguin

Enfin, personnellement, je trouve beau le travail en noir et blanc. Il m’est également cher de faire ce que j’aime en tant que photographe. »

Réaliser des projets journalistiques dans le but de sensibiliser est une cause noble. Mais toute chose a un prix et la réalisation de projets à l’étranger ne déroge pas à la règle. D’autant plus que la distance à couvrir pour se rendre jusqu’au Népal est grande, et qu’aucun client n’a sponsorisé son voyage en commandant, au préalable, une série de photos par exemple. Alors, comment finance-t-on de telles escapades ?

Le photographe émet un petit rictus. « C’est une question qui me rend également perplexe : mais comment je fais ?! C’est du cas par cas. Cela change à chaque projet et il existe beaucoup de méthodes.

Tout d’abord, l’on peut amortir certains coûts, par l’intermédiaire de prêts bancaires ou d’économies personnelles. Cela peut être aussi par le biais du crowdfunding, grâce auquel j’ai fait appel à des fonds pour financer l’impression de mon livre Réplique. »

Bien qu’il en parle aujourd’hui avec un certain calme, il raconte la tempête du moment et les importants dilemmes auxquels il a dû faire face.

« Le livre a été un enfer total. A deux jours près, j’ai failli ne pas avoir le livre pour l’exposition. Au niveau imprimeur, gestion, il y avait des erreurs, des problèmes…  Je n’avais plus le contrôle, de toutes façons, relativise-t-il. Finalement, sur les 300 livres imprimés, j’en ai vendu 150. 

Pour en revenir au financement des voyages, cela n’a jamais été (encore) par l’apport d’une commande, où je savais que mes photos allaient être achetées. Il y a toujours une part de risque et, pour le gérer, j’essaie notamment de réduire mes dépenses le plus possible, lorsque je suis au Québec.

Puis, l’argent que je mets de côté sert pour mon projet, voyage inclus. Et s’il est impossible de savoir à l’avance s’il sera rentabilisé ou non, il faut quand même penser à la manière le renflouer après. »

En plus de l’investissement financier, devenir photographe revient à y dédier la majeure partie de son temps ; et bien gérer cette précieuse ressource est un point essentiel afin de perdurer dans cette activité. Et, comme en économie, il est important de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier.

« En tant qu’artiste autonome, il est important d’avoir différentes sources de revenus pour pouvoir se produire. Par exemple, je ne vais pas me concentrer dans la vente de « prints », mais plutôt la développer en parallèle. Puis j’évalue le résultat au fur et à mesure. Si ça augmente : tant mieux. Si cela ne va pas bien, ce n’est pas grave car je continue mes diverses activités, telles que donner des conférences, donner des cours, faire des contrats corpo ou des reportages.

D’ailleurs au sujet de ces derniers, même lorsque la presse achète ton reportage, il y a très peu de chances que cela paie ton travail. Un journal québécois m’avait acheté des photos que j’ai faites en 2016 sur les déchets qui restent sur l’Ile de Lesbos en Grèce, après le passage des réfugiés. Ils m’ont payé 400 pièces. En revanche, partir 3 mois, en Europe, coûte bien plus. Ainsi, ne pas partir avec l’idée que les photos issues du reportage payeront le voyage. »

Être conscient que le reportage photographique que l’on compte réaliser a peu de chances de s’autofinancer, c’est se montrer lucide donc. Alors, à quel moment doit-on embarquer dans ce genre de projets, sachant que l’argent est le nerf de la guerre ? Frédéric Séguin conseille de ne pas attendre d’écarter tous les risques avant de se lancer.

« Il ne faut pas attendre d’avoir une situation stable, d’avoir beaucoup d’argent de côté, car cela revient à s’immobiliser pour un temps indéterminé. »

Accepter la part de risques, donc ; et apprendre à la gérer. Alors, légitimement, la question que tout photographe en démarrage est en train de se poser est la suivante : lorsqu’on commence avec peu de capital, comment exploiter nos autres richesses que sont, entre autres, l’œil artistique, la volonté ou encore les contacts ?

A cela, l’auteur de Réplique répond qu’« en photojournalisme, les contacts sont très importants. Je pense à Jacques Nadeau qui m’a aidé à comprendre ce milieu et à développer mon réseau aussi. Il a été une inspiration également. Aller dans les festivals, baigner le plus possible dans le milieu : voilà qui aide à prendre ses repères, à s’installer en tant que photographe et, éventuellement, réussir.

Ma vision de la réussite serait de pouvoir en vivre de façon indépendante, avoir une reconnaissance de ses pairs, être soi-même satisfait et fier de son travail, pouvoir démarrer et compléter le projet que l’on veut quand on veut… Bien sûr, cela dépend de chaque personne.

 Il mentionne alors le Zoom Festival, « un endroit formidable pour rencontrer ses pairs. L’année dernière, la directrice du jury du World Press photo, Magdalena Herrera, était présente pour faire des revues de portfolio, entre autres. »

Par ailleurs, montrer ses photos aux bonnes personnes peut parfois débloquer des situations inattendues.

« J’ai notamment proposé un reportage photo à Actualités après avoir fait un « portfolio review » avec eux. Ils ont bien aimé, et l’ont accepté. »

Ainsi, plus l’on montre son travail, plus on a des chances d’ouvrir la bonne porte qui conduira à l’étage suivant du succès. Oser partager ses photos et demander l’avis de professionnels fait partie du jeu. A contrario, ne pas montrer son travail revient à ne pas exister.

Et Frédéric Séguin d’appuyer ce propos : « j’estime que cela ne sert à rien de faire des photos qui ne sont pas vues. Dans mon cas, si je veux sensibiliser et avoir un impact, il faut que mon travail soit vu le plus possible. Mais la manière d’être visible change beaucoup, c’est difficile de savoir comment publier. »

Et pour cause : avec internet, une nouvelle épée à double tranchant est apparue. Il est encore plus facile d’avoir un impact, d’être vu, d’avoir un « reach ». Mais cette visibilité est plus difficilement monnayable.

 « Une autre méthode pour développer sa notoriété consiste à faire des expositions ; c’est une méthode qui fonctionne pour moi. Dans ce contexte, j’essaie de vendre en parallèle. Exemple pour Réplique. Les grandes photos sur les murs, qui n’étaient pas chères pour leur taille, ne se vendent pas nécessairement bien. Mais il y avait les mêmes en petit et en plus abordable, à côté : je misais plutôt sur celles-là pour réaliser des bénéfices. »

Ainsi, les expositions semblent être un bon moyen de montrer son travail et de le vendre ; le fait que les gens voient physiquement les photos augmente la probabilité d’achat. Mais comment fixer un prix d’une photo ?

« J’essaie de démocratiser le livre dans la photographie. Je sais que les amateurs ne paieront pas forcément 75$ pour un livre photo et je le comprends tout à fait. Je propose alors deux marchés : celui un peu « haut de gamme », avec mes « prints » en aluminium, tandis que les petits, sur papier (même de qualité) resteront peu dispendieux. J’imprime chez Yves Thomas, avec qui je me suis arrangé pour cette exposition justement. Ils m’ont soulagé d’un poids financier, en prenant en charge l’impression sur papier. Cela m’a permis d’alléger le prix de mes photos et de les rendre plus accessibles. J’ai fait appel à d’autres imprimeurs pour l’aluminium.

Je ne vends pas beaucoup de grands formats, car il faut un nom, de la reconnaissance. C’est beaucoup d’efforts pour se rendre à un tel niveau. Montréal est un marché difficile pour la vente d’art, celui-ci étant souvent considéré comme une décoration. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas essayer ! Il faut juste le prendre en compte comme paramètre pour tes actions futures, ainsi tu sauras où investir ton temps et ton énergie pour que ça vaille le coup. Mais il est clair que la notoriété fait partie de l’équation du prix de la photo. 

L’idéal, c’est quand tu obtiens une résidence d’artistes. Il y en a partout dans le monde, dont au Québec. Tu passes 4 ou 5 mois dans un endroit spécifique pour faire un projet. Tu peux avoir des bourses pour cela. C’est excellent pour le CV car les centres d’artiste n’acceptent pas nécessairement tout le monde, ça veut dire que ton travail a été sélectionné. Il y a un certain prestige.

Dans le milieu artistique, il s’agit de répondre à des appels de dossier. Ce sont des pages et des pages à écrire de ta démarche, de la description de ton projet, des photos… et puis le CV (lieux où tu as exposé, quelles bourses tu as obtenues) est très important. Les organismes lançant ces appels à projet se font généralement une idée de ton travail en fonction de ce dernier, avant même de regarder les photos. »

Le CV est donc le reflet de la notoriété, comme la promesse d’une qualité d’images. Il semblerait que le milieu de l’exposition d’art fonctionne comme une entreprise dans laquelle, comme tout le monde, chacun commence au bas de l’échelle. Puis les échelons se gravissent, à force de persévérance et de multiplication des opportunités (exposition, bourses obtenues).

« Pendant le Zoom, j’avais parlé à un grand photographe belge, Sebastien Van Malleghem, à qui je confiais ma difficulté à être exposé. Il m’a demandé depuis combien de temps j’étais dans ce milieu, je lui ai répondu deux ans et demi. Il m’a dit : « c’est normal. Tu vas voir, ce sont les sept premières années qui sont les plus difficiles. »

C’est très rare de voir des gens très doués décoller au bout de leur première exposition, ou de leur premier essai en quelque chose avec leurs travaux.

Pour ma part, les expositions représentent une grande part de mon travail. Je réponds à beaucoup d’appels de dossier mais c’est quelque chose de très décourageant. Souvent, ils vont prendre trois photographes dans l’année, sur 200 dossiers reçus. Et il y a des chances qu’ils sélectionnent des personnes qu’ils connaissent ou qui sont déjà connues. C’est pour ça que c’est décourageant de toujours soumettre… En contrepartie, je fais beaucoup de projets par moi-même.

Cela me permet de regagner un peu de courage, et surtout de me dire : les choses dépendent de moi aussi. Car tu peux envoyer de nombreux dossiers et n’avoir aucune réponse, ou une réponse négative : et tu ne sais pas s’ils ont regardé ton travail, tu ne sais pas si tu étais proche du but ou non… tu n’as aucun retour. C’est comme tomber dans le vide. 

Le fait de réunir 1500 pièces, de louer une salle, de pousser un projet avec un lien, une direction précise, sont autant d’actions qui apportent la preuve de mes capacités, et c’est très motivant. Cela permet de faire une légère introspection, de se dire : que l’exposition fonctionne ou non, c’est de mon fait. Ce n’est pas parce que quelqu’un n’a pas regardé mon travail, ou a pris mon dossier et l’a mis de côté…. C’est prendre un peu le contrôle. Et que les choses se fassent. Que du mouvement se produise ! »

Les aventures de Frédéric Séguin sont loin d’être terminées. C’est un retour vers sa ville de cœur qu’il envisage, ainsi que le démarrage d’un nouveau projet littéraire.

 « Mon projet le plus éloigné dans le temps serait Prague, sans toutefois savoir quand ce sera.  Le projet de Prague serait plus artistique que journalistique. Donc, aujourd’hui ou dans 5 ans, ça ne change rien. Je continue de faire mes projets journalistiques à côté et à soumettre mon travail dans les festivals du milieu.

Photo de la ville de Prague, tatouée sur le bras de Frédéric Séguin © Elliott Katane

Je souhaite commencer bientôt un blog d’évaluation de livres photo. J’en ai déjà lu 75 cette année. Je posterai un billet par livre photo lu avec une critique.

En guise de dernier conseil, je suggère de toujours pousser votre créativité dans plein de directions différentes, essayer d’ouvrir le plus de portes. Notre travail, notre vie d’artiste, c’est beaucoup de haut et de bas. Tout est plus intense : positif et négatif. Préparez-vous au fait que la plupart de vos tentatives seront vaines. Ne vous découragez pas. »

Elliott Katane

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