En banque d’images, on peut vendre mille fois une photo. Et on peut vendre mille photos une fois. Les lois de la Cité de la Peur n’ont pas d’effet dans ce domaine. Martine Doucet, photographe contributrice pour Getty Images, est bien placée pour le savoir. Elle met son expertise de photographe au service de banque d’image, mais également en partageant son savoir lors de conférences.

Qu’est-ce qu’une banque d’images et comment cela fonctionne-t-il ? Comment devient-on contributeur ? Peut-on en vivre et si oui, comment ? Que sont le microstock et le macrostock ? Quid des copyrights ? Comment s’organise le circuit financier de la banque d’images ? comment est-on rémunéré, les modèles le sont-ils ? Martine Doucet nous indique la marche à suivre, grâce à son expérience d’une décennie dans le milieu. Entretien.

Photo en lightpainting de Martine Doucet – ©Elliott Katane

 

Martine Doucet s’est toujours intéressée à la photo. A dix ans, elle avait son premier appareil entre les mains.

« Cela a été déclencheur de quelque chose que j’aimais beaucoup faire. J’ai étudié en arts plastiques et je suivais alors des cours d’argentique et de chambre noire, notamment. Cependant, je ne souhaitais pas en faire mon métier à l’époque. Mes professeurs m’avaient averti qu’il fallait être pluridisciplinaire pour être photographe. Donc savoir shooter autant du produit que de l’architecture, du commercial ou encore du portrait…

Les problématiques d’il y a 30 ans semblent avoir perduré jusqu’à aujourd’hui, néanmoins le poids du matériel a diminué à force de technologie. Puis, plus qu’un atout, être polyvalent se révèle être une condition nécessaire pour réussir en photographie. Avec, toutefois, cette notion paradoxale de devoir se spécialiser dans une discipline, pour être reconnu.

« Le seul intérêt que j’ai en photo, c’est l’être humain. Je n’ai ni le talent ni l’envie de shooter du produit.  Alors j’ai bifurqué et je suis arrivé dans le domaine des médias. Mais la vie a fait que ce n’est pas par la photo que j’ai commencé. J’aimais beaucoup écrire aussi.

Avant de s’engager dans le métier de la photographie, Martine Doucet a d’abord navigué sur les mers du journalisme, notamment en France où elle animait des radios libres, à La Voix du Lézard (aujourd’hui remplacée par Skyrock). En rentrant au Québec, son intérêt croissant pour ce medium l’a poussé à franchir les portes de la radio CKOI, où elle exerce le métier de recherchiste réalisatrice. Son évolution de carrière l’a amené en télévision, dans le milieu de l’information. Son ardeur au travail et son aptitude journalistique seront des atouts considérables pour sa future carrière.

La transition vers la photographie a été marquée par un événement lourd et difficile, dont elle subit encore les conséquences aujourd’hui. Martine Doucet revient sur ce jour qui a changé sa vie:

« Mon poste a été coupé aux nouvelles et, en même temps, je suis tombée enceinte. Plutôt que de me retrouver un travail je me suis dit que j’allais profiter de l’événement et faire une pause. Puis, un an après la naissance de ma fille, j’ai eu un énorme accident d’auto, qui m’a handicapé pour plusieurs années. Le bilan était lourd : deux bras cassés ; reconstruction complète du poignet droit ; je n’ai pas pu me servir de ma main droite pendant presque un an. 

Ça a été quelque chose d’assez immense. Après m’être assuré que ma fille, également présente dans l’automobile, va bien, ma première pensée s’est tournée vers la photo : j’espérais pouvoir en refaire. Cette idée flottait bien au-dessus de celle de réécrire ou de refaire de la télé. »

Martine Doucet a dû cependant s’armer de patience avant de reprendre une quelconque activité. Elle a subi trois chirurgies dont une greffe osseuse. Beaucoup de rééducation a été nécessaire. « Pendant près d’un mois et demi, je n’ai pu me servir de mes mains. Je devais être aidée dans la moindre de mes tâches. »

La photographe a souhaité tourner à son avantage les conséquences de cet accident et en faire une force pour l’avenir. Ainsi, elle est devenue ambidextre. Toutefois, sa puissance musculaire a été amoindrie. « L’accident s’est déroulé il y a 19 ans, et la force commence seulement à revenir. Cela aide d’être photographe car le poids de mon appareil constitue un bon entraînement pour la musculature. »

Son élan créatif, lui, n’a pas été altéré par l’acier. Au contraire, se posait déjà l’idée de combiner tout ce qu’elle savait faire. C’est lors de sa convalescence que ses talents de photographe, animatrice et journaliste se lieront dans un projet commun.

J’ai créé l’émission Portrait de Famille, diffusée sur TV5. J’allais dans les familles de gens connus, je les photographiais avec leurs enfants, je faisais une entrevue, je leur posais des questions sur leur rapport à l’image.

 

Photo de Marie-Thérèse Fortin et sa famille, issue de l’émission « Portrait de Famille ». © Martine Doucet

 

« Aujourd’hui, mon matériel photo est très léger : un boîtier Nikon D800 et une lentille 28-75mm f/2.8 ; cela a bien sûr changé entre l’argentique et le numérique. Je suis pas mal débrouillarde, je comprends vite et j’adore Photoshop. Moi qui viens de la chambre noire, j’ai pu apprécier le changement. J’ai fait toute l’émission portrait de famille avec un argentique et une lentille 50mm. Je ne travaillais qu’avec cela avant. Je m’approchais beaucoup des gens. C’est encore le cas aujourd’hui. J’ai acheté plusieurs d’objectifs que j’ai revendus car je ne m’en servais jamais. »

La transition de Martine Doucet vers la banque d’images

« Je produisais beaucoup de photos lifestyle. Tous les clients qui s’approvisionnaient (magazines, périodiques, quotidien, pub) ont commencé à faire appel à des banques d’image car cela réduisait leur coût drastiquement.En conséquence, mes contrats ont fortement diminué. Je suis arrivé au moment de la transition entre l’argentique et le numérique, avec l’avènement d’internet, donc la possibilité d’acheter des images en ligne, de les voler, etc.

Les petits contrats que j’avais commencés à développer sont rapidement tombés. On m’appelait alors souvent pour me demander si j’avais déjà, dans mon stock de photos, une image qui pourrait symboliser telle affaire. Je disais : non mais on peut la faire. Ce à quoi on me répondait : tant pis, on va l’acheter en banque d’images.

C’est parce que j’entendais de plus en plus ce genre de discours que j’ai compris que la banque d’images était mon compétiteur. Je suis alors partie enquêter à son sujet.

Au cours de mes recherches est apparu le nom d’une femme qui dominait cette industrie : Lise Gagné, une québécoise. Je lui ai téléphoné pour en savoir plus. Alors j’ai commencé à travailler en banque d’images en tant que photographe, mais aussi pour découvrir de quoi il s’agissait et vivre l’expérience de ce métier encore inconnu. Il s’agissait presque une investigation en temps réel.

J’ai alors remarqué qu’il y avait une communauté de contributeurs québécois assez importante chez iStock. C’était la première banque d’images à petits prix.

Bien sûr, Corbis ou Getty existaient déjà mais il s’agit de droit géré, ce qui est une affaire différente, plus complexe. Quand je parle de banque d’images, je parle essentiellement de micro stock. Les images qu’on vend pas cher, qu’on peut acheter parfois juste pour 1$ pour avoir les droits. Il s’agit encore de mon principal compétiteur, ainsi que celui de tous les photographes commerciaux.

Les différences entre le Microstock et le Macrostock

  • Microstock : la plupart des images sont vendues à un prix compris entre 1 et 400$. La création de ce type de photo s’adresse aux photographes amateur et professionnel qui peuvent proposer leurs images à la vente. Le créateur de l’image touche une commission sur le prix de vente. Il est possible de vendre ces images un nombre de fois illimité. Cependant, il existe donc un « risque » de voir la même photo utilisée par plusieurs entreprises pour plusieurs campagnes différentes. Martine Doucet précise : « Getty était spécialisé en macro-stock, ils sont en train de fermer le département de droit géré. Voilà à quel point le micro s’affirme comme la norme. »
  • Macrostock : le terme de « licence de droit géré » est plus répandu. Le macro fonctionne encore mais pour certains cas spécifiques, comme la presse. Il s’agit de l’utilisation d’une image dans un contexte spécifique pour une durée limitée. On achète le droit pour une première page, pour une campagne, pour une exclusivité, on paye selon le territoire… Et ce sont des prix très élevés : cela pouvait aller de 500 à 5000$ pour l’utilisation d’une photo.

         Attention : « libre de droit » ne signifie aucunement gratuit, ni « libre de tout droit ». Les images libres de droit sont encadrées par des règles.

 

Analyse du milieu de la banque d’images : « le micro s’affirme comme la norme »

« En devenant contributeur, je me suis immergée dans le domaine et j’ai créé des liens. J’ai fait beaucoup d’essais/erreurs. C’est pour cela que je donne un cours aux étudiants aujourd’hui [notamment au Collège Marsan], afin qu’ils puissent profiter de mes expériences, qui ont fonctionné ou nonMais les règles sont en constante évolution. Cela fait environ vingt ans que le modèle d’affaires existe, et à peine dix ans que c’est rentable. Il y a donc encore beaucoup d’espace de jeu. »

A la manière de Netflix pour la télé et le cinéma, ou iTunes pour la musique, les banques d’image sont révolutionnaires dans leur domaine : la photographie.

« C’est la même mouvance », explique-t-elle. « On peut s’offusquer en disant que c’était mieux avant, ou que les banques d’image coupent l’herbe sous le pied des photographes. Mais cette industrie peut permettre à certains de rayonner encore plus ! Ou à d’autres d’émerger. Il est possible de tirer son épingle du jeu. Encore faut-il être déterminé et travailler beaucoup. Beaucoup, beaucoup », insiste la photographe.

« L’industrie de la photo doit se voir autrement »

Une remarque revient souvent de la part des étudiants lorsque j’enseigne. Ils disent que « vendre une photo juste un dollar, ça n’a pas de sens… » C’est un raisonnement qui ne peut plus fonctionner aujourd’hui car c’est omettre la multiplicité des clients qui peuvent acheter l’image. L’industrie se voit autrement et cette nouvelle façon de voir doit pas être un motif de découragement. La banque d’images s’est intégrée à notre quotidien. Il faut s’y adapter. Toutefois, il est bon de noter que cette dernière s’adapte aussi à la réalité du marché, aux besoins et aux concurrents.

Actuellement, Shutterstock est celle qui domine le marché : elle vend les images les plus ordinaires et les moins chères.
« Je ne travaille pas avec eux car, dans chaque banque d’images, il y a aussi des standards. Et personnellement je ne trouvais pas ceux de Shutterstock assez élevés. Pour le genre de photos que je fais, je préfère en vendre moins et être un peu plus payée par image qu’en vendre plus et être payée moins. Mais c’est un choix personnel.

Par standard, j’entends que leurs photos sont beaucoup plus génériques, moins créatives. Il y a aussi moins de contrôle sur la qualité et pas de prise en charge des photographes.

Je suis rentrée chez iStock qui a été racheté par Getty. Ils ont regardé les portfolios des contributeurs importants. Quand le rachat s’est effectué, je commençais à en faire de plus en plus sérieusement ; une porte s’est alors ouverte pour moi.

Au départ, je n’avais la pleine conscience de la taille de ce nouveau marché. Le rachat m’a confirmé qu’elle prenait une certaine ampleur. J’ai commencé à investir plus de temps et à voir un changement dans l’imagerie recherchée. Ce sont ces fameuses photos ordinaires qui étaient demandées. Celles dont on a tellement ri : la fille qui sourit en mangeant sa salade, des gens sur fond bleu, des modèles scandinaves que l’on a vus partout… Et qui n’étaient pas du tout les photos que je faisais ! J’étais plus en recherche d’authenticité, en photographiant des vraies familles, des vrais amis… Du monde vrai. »

Photo issue de la banque d’images iStock

 

Et aujourd’hui, c’est cela que les clients recherchent : les mots-clés les plus en augmentation sont : « diversity », et « accuracy » (diversité et de la réalité).

Il semblerait que la photographe ait vu juste. « Ce que je fais comme travail a commencé non seulement à se vendre mais à être remarqué, notamment par les curators/editors de Getty. Grâce à l’accumulation d’expérience, je suis dans une sorte de groupe de photographes avec qui je travaille en collaboration. Les DA, les curators, qui sont au courant des besoins du marché et qui formulent cela, qui m’en font part. Cela oriente mon travail.

Le processus de création – comment se constituer un portfolio conséquent ?

« J’avais deux critères : faire avec ce que j’ai, et faire ce que j’aime. Photographier mes amis, les réunions familiales, ma fille… je continue à faire ce que j’aime, et, en plus, je vais peut-être être rémunérée pour le faire. Quand tu es photographe, ta famille te désigne automatiquement pour immortaliser tous les événements familiaux. J’en ai profité pour rentabiliser ces moments de plaisir.

Je leur ai proposé de continuer à faire des photos d’eux en échange de releases signées. Si je les vends, tant mieux ; ça me permettait aussi de faire mes albums de famille. Je joignais l’utile à l’agréable.

Les événements familiaux se présentaient de façon naturelle la photographe en profitait alors pour constituer des séries à proposer aux banques d’images. En plus de procéder de cette manière, Martine Doucet organise également des événements, des mises en scène pour les besoins du marché.

« J’ai notamment travaillé avec d’autres photographes Québécois impliqués dans les banques d’images. A l’époque, il n’y avait pas Facebook… il y avait les forums. On commentait les photos des autres, on se faisait des amis. iStock organisait alors à l’époque ce qu’ils appellent des iStockalypse. Il y en a partout dans le monde, sur tous les continents. On se réunit à plusieurs photographes, chacun finance sa part. Getty ne finance rien mais fournit la logistique. L’entreprise engage des modèles et nous allons faire des photos de famille à telle place, des photos d’école à telle place… On a un institut de beauté disponible ici, une caserne de pompiers à notre disposition là… Chaque photographe shootait, chacun son tour, sur trois jours. L’expérience était extraordinaire. 

La participation des premiers iStockalypse se faisait par tirage. Ensuite ils l’ont ouvert à tout le monde. Et maintenant ils en organisent encore certains ouverts à tous, et d’autres sont accessibles sur invitation. Le but étant également de proposer une méthode de travail collaborative. J’ai rencontré plein de photographes d’un peu partout dans le monde, et je me suis fait plein d’amis.

Là je suis rendue sur invitation, à force d’en faire. J’ai réalisé que lorsque tu as du talent, que tu t’investis et que tu travailles, il y a de l’espace. Le modèle a changé mais on est encore capable de faire une carrière et de gagner sa vie en faisant de la photo.

Ce genre d’événements est payant à très long terme. Bâtir un portfolio, c’est long. Le mien, sur lequel je travaille depuis dix ans, comporte aujourd’hui 7 000 images. Beaucoup d’images, c’est à partir de 5000. »

La créatrice de « Portrait de famille » évoque alors le cas d’un danois, Yuri Arcurs, qui a établi sa fortune en investissant en banque d’images. « C’est lui qui est responsable de toutes les photos au fond bleu et de toutes les scandinaves… il a fondé son modèle d’affaires en se disant : je vais vendre le plus de photos génériques possibles, le moins cher possible, au plus de monde possible ».

Résultat de recherche « Yuri Arcurs » dans Google Images au 12/09/2019

Il a mis ces photos dans toutes les banques d’image existantes. Il a engagé des gens pour travailler pour lui. A la fin, il avait cinq studios un peu partout dans le monde, près d’une centaine de collaborateurs (photographes, retoucheurs, keyworders…) c’était une entreprise ; il a fourni près d’un million d’images ! Cependant, ce modèle d’affaires n’a pas résisté à ses défauts et s’est crashé.

On s’est aperçus que les photos ont une durée de vie, que les banques d’images ont évaluée entre sept et huit ans.

Et la photographe de confirmer cette tendance : « les photos que j’ai faites il y a dix ans ne se vendent plus ».

La photo en banque d’images soumise aux lois du temps… et de la mode

L’idée alléchante de créer un stock d’images suffisamment large pour l’utiliser de manière indéfinie n’est pas viable. Une sorte de rente photographique aux prix d’efforts inscrits sur une période de temps déterminée s’avère être un mythe. Même si elle a été produite à la sueur de notre front, cette base d’images se doit d’être en constante évolution. Sous peine de ne plus répondre aux besoins qui, eux, ne manquent pas de changer ; mais également parce notre temps marque une différence avec les décennies précédentes sur de nombreux aspects visuels.

« Je conseille de toujours alimenter ton portfolio. Car de nouvelles thématiques se présentent et il faut y répondre. De plus, des anachronismes technologiques peuvent se produire. Dans tes photos d’il y a 20 ans, il n’y a pas de téléphone cellulaire. Pas d’Applewatch. Les commerces et leur façon de fonctionné ont également évolué ! Maintenant on utilise beaucoup plus la carte de crédit, on peut la connecter à une tablette, etc. Visuellement, ça change.  Il n’y a plus de caisse enregistreuse.

La mode a aussi subi des changements visuels. De nouveaux codes apparaissent. L’arrivée d’Instagram a notamment joué un rôle au niveau du traitement des images. Tout le monde voulait des flares à un moment. Photoshop est idéal pour cela car ça te permet d’en rajouter s’il n’y en a pas sur la photo. Ainsi, la demande de flares et de backlighting dans le traitement d’images était très forte à une certaine période. Aujourd’hui, nous en sommes saturés. De nouvelles modes et demandes continueront d’apparaître.

Il y a aussi vraiment une recherche actuelle sur l’authenticité : la tendance est au vrai monde, dans des vraies situations, avec un vrai environnement. S’accorder avec la réalité est incontournable. C’est également une manière d’éviter que la photo tombe en désuétude huit ans plus tard.

Pour moi, l’émotion échappe à la désuétude, cela perdure. L’image se dote d’une force supplémentaire. Evidemment, je prêche pour ma paroisse, car j’ai beaucoup de mal avec la mise en scène. Cela dit, d’autres photographes spécialisés dans la mise en scène font un travail remarquable.

Mes photos aussi vont se démoder. Le style de l’image, le style vestimentaire de mes personnages, les éléments chronologiques ne seront plus d’actualité dans quelques années. Cela appartient au cycle des goûts et des couleurs. On n’a pas de contrôle dessus et c’est très bien ainsi. Car les gens achètent des licences perpétuelles 10$ avec l’intention de l’utiliser aussi longtemps que possible. Mais viendra un moment où la photo ne correspondra plus à l’ère du temps. »

Le renouvellement est donc la force de cette industrie.

C’est au photographe, à l’aide des divers outils qui lui sont présentés, comme les demandes particulières de sa banque d’images ou la prise de contact avec ses collègues, d’identifier et de mettre en place une stratégie répondant aux besoins actuels du marché. L’algorithme qui est créé prend en compte le moment auquel la photo est uploadée. Les mots-clés sont utilisés pour effectuer des recherches, il est donc important de bien référencer son travail. Et ce dernier ne déroge pas aux règles du libéralisme, et récompense évidemment la productivité.

 « Plus ta production est importante, plus tes ventes sont susceptibles d’augmenter, et tes photos sont mises en avant l’algorithme. Et d’ajouter que « ce dernier est décidé par l’entreprise. Les photographes n’ont pas de contrôle à ce niveau. Cependant, être le plus présent possible aux événements qu’ils organisent permet de se faire connaître.

A partir du moment où ils savent qui tu es, une attention est alors mise sur toi ; tu crées un courant. Entre le moment où j’ai commencé et maintenant, je suis impressionné par ma propre progression ; le groupe Getty est très proactif pour être à la fine pointe des tendances. Ils réagissent rapidement lorsqu’il y a un sujet en déficit sur la banque d’images. L’an dernier par exemple, ils ont réalisé que la population vieillissait démographiquement, et qu’il y avait un manque d’images de gens de 50 ans et plus.

Ils ont alors organisé un concours entre tous les photographes de chez Getty/istock nommé : « Redefine Golden Age ».  Martine Doucet a gagné le premier prix, grâce à une photo de cinq frères entre 65 et 80 ans, qui reviennent d’une session de pêche, prenant un drink sur la plage, qui rigolent, lors d’un moment qu’elle décrit comme authentique. « C’étaient des voisins d’une autre amie photographe, avec qui j’avais déjà shooté par le passé.

© Martine Doucet

 

En plus de mon activité en banques d’images, je fais également des shoots corporate. Ces derniers sont également déjà clients de banques d’images et quand ils se sont aperçus que c’est une facette de mon métier, ils ont réalisé la possibilité d’une collaboration. J’ai d’ailleurs eu un contrat avec des développeurs d’une application qui s’appelle Nok Nok Café qui cherchaient des images de personnes buvant du café. Ils avaient des idées précises de ce qu’ils voulaient.

Leur demande cadrait avec mes projets actuels, et les demandes du moment de Getty. Tout était aligné. Mais je n’avais pas les moyens à l’époque de produire un shoot comme celui-là. L’application ne disposait pas de beaucoup de budget non plus mais était disposé à produire le shoot, et souhaitait l’exclusivité des photos, juste pour six mois pour le démarrage de leur affaire.

J’ai trouvé ça génial car il y avait un terrain d’entente possible. Ils produisent le shoot des photos, je leur fais payer les photos pour une exclusivité de 6 mois et, passé ce délai, je peux les uploader sur la banque d’images.

Je travaille de plus en plus sur ce modèle-là. Il n’y a de release particulier aux modèles à faire signer : le même que pour les banques d’images. Je signe un autre contrat entre le client et moi concernant l’exclusivité, avec un prix par photo.

Je réduis donc les investissements sur ma production.

Une de ces photos-là que l’on voulait (un homme handicapé prenant un café avec un de ses amis) s’est retrouvé dans le top 10 des images de l’années de Getty. Donc c’est une photo que j’ai fait en collaboration avec un DA mais qui n’a pas coûté très cher. Le modèle n’est pas handicapé mais on l’avait casté. J’ai capté un moment entre ces deux personnes qui avait l’air complètement réel. Les modèles n’ont pas été payés car on leur offrait les photos.

© Martine Doucet

Déontologiquement, on peut tout faire, tant que c’est inscrit sur le release et que cela ne nuit pas à une personne ou une communauté. Dans le cas de sujets délicats tels que les hackers, pour lesquels il y a une grande demande, les clients ne souhaitent plus simplement un modèle vêtu d’un hoodie à capuche…. Il faut alors que le modèle soit d’accord pour poser à visage découvert et être casté dans ce rôle-là. C’est le genre de situations où un modèle peut être rémunéré.

Idem pour ce qui concerne les photos à caractère d’orientation sexuelle. Si deux femmes s’embrassent pour un shoot mais qu’elles ne sont pas gays, il est illégal de les utiliser à moins que ce soit écrit/stipulé dans le release.

La licence vendue précise que les photos ne doivent pas être utilisées dans un contexte sensible sans qu’il n’y ait de mots clés relevant de ce contexte attaché à l’image. Par exemple, on ne peut pas mettre le mot clé « homosexualité » si ce n’est pas spécifiquement inscrit dans la description du shooting sur le release. »

Parlons d’argent : combien coûte une exclusivité ?

« Beaucoup de paramètres sont à étudier, comme le nombre de photos que le client va acheter, la durée de l’exclusivité, mon implication financière dans le shoot… Je base mes prix sur ceux des photos Stock. Je ne vendrais pas 5000$ pour une exclusivité comme ça existe encore, mais j’ai créé des barèmes qui semblent encore convenir à l’industrie, car les prix ont dramatiquement chuté. Pour tout ce qui est éditorial, quand j’ai commencé, s’ils achetaient une photo pleine page dans un magazine, licence exclusive à vie pour le magazine, 500$. Aujourd’hui c’est plutôt autour de 175$.

Depuis que je travaille en banque d’images, j’ai défini un prix de base pour une photo avec tous les droits. En 2018, c’est 150$ : une photo pleine résolution, licence indéterminée. Mais c’est à partir du moment où on m’a payé la production : c’est donc une commande.

Quand un client souhaite travailler avec moi, il me contacte et m’explique ce dont il a besoin. Par exemple, des photos corporate pour un salon d’esthétique. Ensuite, le prix du contrat varie s’il s’agit de droits uniquement pour le web.

Je suis commerciale, et je suis obligée de l’être en tant que photographe.

Je vois de plus en plus mes photos dans l’univers commercial. C’est une dimension qui peut parfois entrer en conflit avec mes convictions personnelles. J’en ai vraiment fait abstraction. Les gens achètent les photos et peu importe ce qu’ils vont promouvoir avec. Cela ne me regarde pas. Et je n’ai aucun droit de regard, ni aucun moyen de savoir à quoi servent mes images, à moins de faire un google image search… Et encore faut-il qu’ils s’en soient servis sur internet.

On ne sait pas qui sont les clients. La plateforme me rémunère avec un pourcentage sur le montant de la vente. Et le montant est très aléatoire car pour les clients, plus ils achètent de photos, moins ils payent cher. Des systèmes d’abonnements, grosses compagnies vont payer tant par année pour acheter tant d’images…

Ainsi le modèle économique que le client a choisi influe sur sa rémunération. Elle récupère un pourcentage déterminé sur le nombre d’images vendues en général.

 « Plus j’en vends, plus mon pourcentage augmente. Chaque photographe démarre à 15% de bénéfices sur le prix de chaque photo vendue. A l’heure actuelle, je récupère 35% de la vente. Je dispose d’une moyenne de 3$ par image par vente. Le montant des ventes s’élève entre 1 et 200$ par photo.

C’est pour ça que quand les modèles demandent des sous en échange du shoot, je leur explique que je gagne 3$ en moyenne par image. Donc je leur fais comprendre que leur donner la photo a une plus grosse valeur.

Quand investir pour une production ?

« Il faut que les modèles acceptent que leur image serve à faire de la publicité de produit… mais comme je ne travaille pas avec des professionnels pour la majorité, mes modèles sont très heureux d’avoir de belles images et de participer au monde commercial.

Cela m’est arrivé de rémunérer des modèles dans certains cas spécifiques, par exemple si je suis à l’étranger et que je n’ai pas de contacts sur place. Ou parfois, pour des shoots spécifiques, je mettais mes sous en commun avec d’autres photographes pour élaborer un thème. Par exemple, représenter la diversité.

Nous ne sommes pas en concurrence avec les autres photographes de stock. Nous ne produisons pas les mêmes images et appliquons un traitement différent.  Il arrive qu’elles se ressemblent vraiment beaucoup… Quand on est trois à avoir fait un shoot et qu’une image sort, on se concerte et on se demande à qui appartient l’image qui a été publiée !

Un autre exemple est celui de la rentrée scolaire, qui est un sujet récurrent. Une de mes amies habite plus en région et dispose de beaucoup de contacts. Le casting est bien plus facile à réaliser. Grâce à elle, j’ai pu shooter dans une école avec un professeur et une classe remplie.

Seule, je n’aurais pas été capable de réunir cette production. Donc ça ne me dérange pas d’investir dans ce genre de cas. Ainsi, chaque enfant a été payé 20$ (30 enfants environ) ; Ces derniers étaient contents de participer et les parents ravis d’obtenir les photos.

Des valeurs personnelles

« Personnellement, je me suis vraiment donnée comme mandat stock de valoriser la diversité et l’inclusion. Je pense qu’il est temps de changer l’omniprésence de l’image de la personne blanche parfaite. C’est une porte d’entrée extraordinaire vers un univers excitant et dans lequel j’ai une expertise, car il traite de l’humain et de l’émotion.

Le groupe Getty est très proactif à ce sujet de changement d’image. Cela fait plusieurs années qu’ils veulent redéfinir l’image de la femme. La banque d’images a, par exemple, interdit de faire de retouches corporelles ! c’est un immense pas en avant.
On veut du vrai monde sur nos images, de la diversité au niveau des corps, des âges, des ethnies, de montrer aussi la diversité sexuelle, les handicaps, les gens qui vivent avec des enfants trisomiques…

Tout le monde a le droit à l’image : ce serait génial que ça devienne anodin ! et que ce ne soit pas un scoop parce qu’il y a un noir sur une image. (Martine Doucet fait référence à la belle campagne 2018 de Québec Solidaire avec l’image de la femme noire pour les soins dentaires).

Ces photos existent de plus en plus mais les clients achètent encore les photos représentant les modèles « parfaits ».

Pour que ces photos de diversité deviennent anodines et non plus marginales, il faut qu’il y en ait de plus en plus. J’ai décidé d’axer mon travail là-dessus. Moi aussi j’appuie cette transition, d’autant plus que j’ai réalisé que mon propre portfolio était très uniforme et très blanc.

Je l’ai regardé avec un œil nouveau. Je me suis rendu compte de la difficulté de trouver des gens représentant la diversité car mes modèles à la base, ce sont mes amis, ma famille, donc finalement un groupe assez restreint, mais j’ai décidé d’ouvrir ce groupe.

Car si on offre à très bas prix de super belles photos de gens de communautés différentes et qui sont plus « anodines », et que ça veut aussi dire la même chose sur l’humain, peut être que les compagnies vont se mettre à en acheter. Les gens sont écœurés de pas se reconnaître.

Je n’ai, personnellement, pas assez de modèles de femmes qui ont vieilli, qui ne sont pas botoxées, qui ne courent pas après une éternelle jeunesse. A-t-on le droit de vieillir ? On peut être beau quand même.

L’an dernier j’ai été contactée par une femme qui a été diagnostiquée d’un cancer très agressif. Elle travaillait dans le milieu du cinéma. Elle suivait mon travail depuis longtemps. Sachant sa maladie incurable, elle a accepté que ses photos lui survivent, après son décès. 

Elle m’a dit : quand je tape le mot cancer, je ne vois que des images de gens à l’hôpital, tristes… Quand on a le cancer, on n’est pas mort ; on est encore vivants, on a encore des moments heureux.

Elle célébrait son anniversaire de mariage et toute sa famille débarquait. Elle m’a dit : je n’ai pas les moyens de te payer pour venir, mais si je convaincs tout le monde de signer des releases, viendrais-tu à mon party faire des photos ? J’ai accepté. Je suis parti un weekend, j’ai rencontré des gens exceptionnels. C’était très touchant… Elle était marquée par les signes du cancer, comme la perte de cheveux, mais elle est resplendissante. Elle est heureuse, elle sourit. Pour moi, ça c’est la vraie vie. C’est ça que je veux voir.

© Martine Doucet

Devenir photographe : les conseils de Martine Doucet

« Quand je dis : il y a de la place pour continuer à faire de la photo et à être créatif : il y en a d’autant plus que ces banques d’image existent et qu’elles soutiennent des thèmes de ce genre ! En faisant cela, j’ai été tout de suite remarquée ; c’est pour cela que je travaille avec les DA aujourd’hui, et que si cela se poursuit, j’ai une chance de pouvoir me faire financer de futurs shoots… Mais je ne suis pas encore rendue là !

Pour moi, les gens qui décident d’être photographe pour faire de l’argent démarrent avec la mauvaise motivation.

Martine Doucet soutient plutôt l’idée pour chacun de s’investiguer soi-même sur sa motivation à faire de la photo.

Ça se peut que tu deviennes riche en faisant de la photo. Mon amie Lise Gagné, contributrice dès la première heure, a été la première personne au monde à vendre un million d’images. Elle a fait beaucoup d’argent très rapidement, mais ce n’était pas son but.

Je ne dis pas que c’est mauvais de vouloir être riche, pas du tout. Je dis qu’utiliser la photo pour reproduire ces moments miraculeux est hasardeux et qu’il y a beaucoup de chances d’échouer.

Mon conseil : pars avec la bonne intention et avec quelque chose qui est accessible près de toi. Il y a des techniciens extraordinaires qui vont faire des photos qui répondent à des besoins et qui vont très bien gagner leur vie ainsi. Je ne parle pas d’eux.

J’ai beaucoup entendu de jeunes étudiants se plaindre du prix que leur coûte la formation, le matériel, etc… et se demander quand cela deviendra rentable.

Voici une réponse : il est possible que ça ne le soit jamais. Et cela ne le sera certainement pas si restes chez toi, à attendre que le téléphone sonne. Mon conseil : va shooter ! c’est la seule façon de faire. J’en ai donné des photos… et à un moment, j’ai été payée pour faire ce que j’aimais.

La photographe québécoise s’est armée de patience, de persévérance et n’a pas placé l’argent comme dessein de carrière. Sa bonne intention semblait plutôt se tourner vers le plaisir d’être avec ses proches et de photograghier. Si être payé pour faire ce que vous aimez figure parmi vos objectifs de vie, l’exemple du parcours de Martine Doucet est résolument une inspiration.

 

Elliott Katane

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